Cela peut paraître étrange de vouloir établir une corrélation entre le Brésil et la bataille de l'Oued El Makhazen - ou Bataille des Trois Rois - qui eut lieu entre le Portugal et le Maroc le 4 août 1578, c'est à dire, il y a exactement 423 ans. Mais on verra par la suite que ce n'est pas si étrange que ça.
À cette époque, alors que le Brésil était à peine une lointaine colonie située dans les tropiques américains, découverte oficiellement par le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral en avril 1500, le Portugal gardait encore son rôle de grande puissance maritime qui, en un siècle à peine, avait révélé à l'Europe de nouveaux mondes, incorporé à son Empire de nouvelles terres, ouvert de nouvelles routes, et réussi à faire des océans le trait d'union - et non plus de séparation - entre les peuples de toutes les latitudes. Et le Maroc, de son côté, constituait un règne d'une trajectoire longue et glorieuse, dont l'unification en État national datait du VII siècle, avec l'avènement des arabes et son union postérieure avec des tribus berbères natives.
Cependant, malgré tout celà les répercussions et conséquences pratiques de la grande Bataille, qui eut lieu aux alentours de Al K'sar el Khebir, sur la jeune colonie portugaise en Amérique, furent tellement importantes et de longue durée, qu'elles influencèrent même le cours de l'histoire du Brésil.
La Bataille et ses Antécédents:
Même si le lecteur marocain connaît parfaitement bien les différents aspects de cette bataille, il serait intéressant d'en rappeler quelques uns. Les luttes dynastiques au Maroc, provoquées par la mort et la succession du Sultan saadien Abdallah Al-Ghalib (1557-1574) et qui opposèrent son fils Mohamed al-Moutawakil à son frère Abdelmalek el-Moutassem, ajoutées aux intérêts stratégiques des Turcs et des Espagnols dans la région, finirent par convaincre le jeune et impétueux monarque portugais D. Sebastião (24 ans lors de la bataille) à entreprendre sa désastreuse campagne dans les terres marocaines, " dernière croisade de la Chrétienté méditerrannéene ", selon Fernand Braudel.
Les prières, les avertissements et même certaines concessions territoriales offertes à la cour portugaise par Abdelmalek - occupant du trône saadien depuis 1576 et vainqueur définitif, avec l'appui des Turcs, de la lutte contre son neveu - ne furent pas suffisants pour dissuader D. Sebastião de mener à bien son expédition en Afrique. D'autre part le prince saadien déchu eut recours aux ibériques pour reconquérir le pouvoir. Répudié par Philippe II, il essaiera alors de convaincre D. Sebastião de l'aider dans son entreprise.
Cela ne fut pas très difficile d'obtenir son appui, tenant compte du profil du jeune roi.
Héritier à l'âge de trois ans du trône laissé vide à la mort de son grand-père, D. João III, D. Sebastião commença à gouverner à l'âge de 14 ans, en 1568. Très tôt il eut la conviction que le Portugal serait le sauveur de la chrétienté menacée et lui-même l'instrument de ce salut. Or, le prétexte pour une grande expédition guerrière est apparu exactement à ce moment-là, en 1576, avec le trône du Maroc occupé par un saadien appuyé par le Sultan de Turquie, ennemie du Portugal, de l'Espagne et de toute l'Europe chrétienne. C'est ainsi qu'en refusant le conseil des plus expérimentés que lui, il a envahi le Maroc.
Partant de Lisbonne le 24 juin 1578 et arrivant à Asilah mi-juillet, les troupes portugaises se mettent en marche à la fin du mois, à l'encontre de l'armée d' Abdelmalek qui venait de Marrakech. Outre le fait de se battre dans le camp ennemi, les effectifs portugais (environ 20 mille combattants) étaient numériquement très inférieurs aux marocains, qui en comptaient 50 mille et étaient presque tous à cheval.
Trois rois se trouvaient donc sur le champ de bataille ce jour fatidique du 4 août, lorsque les combats commencèrent aux environs de 11 heures du matin, près des rives de l'Oued el Makhazen. À la fin du jour, les trois souverains étaient morts, deux dans la bataille et le troisième, Abdelmalek, d'une maladie qui l'avait frappé quelques semaines auparavant. À côté, gisaient 17.000 morts, en plus des milliers de bléssés et de prisonniers.
Cet épilogue de l'aventure sébastianiste fut tragique pour le Portugal, qui y perdit son roi, sa noblesse et son armée. Il y perdit aussi sa position mondiale, puisque le pays dut renoncer à l'expansion outre-mer qui avait fait sa grandeur. Et peut-être plus grave encore : Il perdit son indépendance, puisque D. Sebastião ne laissant pas d'héritier, son oncle Felipe II, s'empara finalement de la couronne portugaise, à partir de 1580, en l'unifiant avec celle de l'Espagne. Et pendant 60 ans, jusqu'en 1640, les deux royaumes sont sous le même et unique commandement, celui de l'Espagne. C'est ainsi que le Brésil devient également une colonie espagnole, tout au long de cette période de 60 ans que l'on appelle l'Union Ibérique.
Paralellement, le Royaume du Maroc venait d'écrire une page glorieuse de sa longue guerre avec le voisin portugais, en écartant définitivement du même coup une invasion turque de son territoire.
Le Sebastianisme:
Le refus du peuple portugais d'admettre la défaite catastrophique de K'sar el Kébir, plus le mystère de la disparition de son monarque pendant la grande bataille - son corps n'aurait, paraît-il, jamais été retrouvé et rendu au Portugal - donna naissance à un phénomène de répercussions inimaginables dans l'âme lusitanienne, connu sous le nom de " sébastianisme " ou mythe sébastianiste.
C'est à dire que le Portugal ne pourrait retrouver sa splendeur perdue ni son vaste empire colonial, qu'avec le retour messianique de son regretté roi. Ce mysticisme sébastianiste, apparu comme une idéologie de l'espérance, est cependant empreint de nostalgie et de souvenirs du passé et, selon Eduardo Lourenço, " imprègne encore de nos jours l'inconscient portugais".
Conséquences pour le Brésil :
Au Brésil, le sébastianisme fait son apparition lors de l'arrivée des immigrants portugais, et se répand surtout dans les couches populaires de la région du Nord-Est, la plus colonisée à cette période. Mais, selon l'historienne française Lucette Valensi, dans son livre " Fables de la Mémoire: la glorieuse bataille des Trois Rois " : " l'image du roi disparu passe par une profonde métamorphose lors de la traversée de l'océan : ce que nous appelerons la folclorisation, nouvel avatar que l'élaboration du souvenir imprime à l'événement. Éloignement chronologique, distance géographique infranchissable séparent effectivement le Nord Est brésilien du Maroc, où Sebastião se perdit en 1578, et du Portugal, qui souffrit de l'occupation espagnole. Les lointains habitants du " sertão " n'ont rien à voir avec l'expérience vécue, puis rémémorée, de la défaite en Afrique, de la domination étrangère, de la chute du royaume avec celle de la dynastie. Le personnage de Sebastien, familier des brésiliens, perd ainsi toute substance historique. Elle correspond désormais à différentes images de légende, celles du roi réellement chrétien , du chevalier qui apparaît pour vaincre l'Antéchrist, ou celle du prince enchanté, caché dans le creux d'un ruisseau. Dans le sud du Brésil on arrive à le confondre avec le saint homonime ".
Et Lucette Valensi termine : " Pendant que les portugais espéraient un retour au passé, une restauration (et de celle-ci, c'est certain, l'instauration du V Empire), les brésiliens cherchent une transformation de leur présent. Hic et nunc. La dimension sociale de son eschatologie prévaut sur la dimension politique ".
En conséquence, le " mythe sébastianiste " va inspirer quelques mouvements sociaux de revendications au long de l'histoire tout en devenant un thème constant du folclore et de la littérature populaire du Nord-Est brésilien jusqu'à nos jours.
D'autre part, peu après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, en 1492, l'Espagne et le Portugal signent le Traité de Tordesillas, qui divisait le monde en deux hémisphères, démarqués par une ligne imaginaire qui allait d'un pôle à l'autre et qui passait à 370 lieues à l'ouest des îles de Cabo Verde. Les nouvelles terres à l'ouest de cette ligne appartiendraient à l'Espagne ; celles à l'est, au Portugal.
Or, dès la découverte du Brésil en 1500, on vérifie que la ligne passait exactement sur son territoire, le divisant en deux parties, dont une seulement reviendrait au Portugal, l'autre appartenant donc à l'Espagne. Par manque de ressources et surtout de gens pour la colonisation, le Portugal ne s'est occupé de la nouvelle colonie que vers 1530, alors que des corsaires français et espagnols commençaient à fréquenter les côtes atlantiques.
D'un autre côté, les obstacles physiques (montagnes, fleuves et forêts) ne stimulaient pas la pénétration du territoire, ce qui amenait les colonisateurs à traîner " commes des crabes sur les sables du littoral " selon la curieuse expression d'un historien brésilien. Et il y avait évidemment la frontière établie par le Traité de Tordesillas.
Cependant, avec l'unification des couronnes ibériques, les terres portugaises en Amérique, c'est à dire, le Brésil, devenaient espagnoles dans les mains de Felipe II, et la ligne de démarcation de Tordesillas perdait également son sens pratique. Ce qui équivaut à dire qu'à partir de 1580 il n'y a plus qu'un seul Brésil et qu'il est espagnol.
Or c'est exactement à cette période que commence au Brésil un des mouvements de pénétration territoriale les plus importants de l'histoire de ce pays, qui finit par modifier totalement la configuration des frontières nationales. C'est ce qu'on appelle les " entradas " ou " bandeiras ". Il s'agit de grandes expéditions, constituées de centaines, parfois de milliers de personnes, qui partaient en général du petit village de Itapetininga - aujourd'hui la ville de São Paulo - et se dirigeaient vers l'intérieur du pays, à la recherche d'or, de pierres précieuses et d'indiens, qui étaient assujettis et envoyés ensuite travailler dans les fazendas et les mines. Ces pionniers (" bandeirantes " en portugais) qui traversaient un teritoire immense, vierge et inhospitalier , couvert de forêts denses et sillonné de fleuves torrentueux, luttaient contre les animaux sauvages, les moustiques, la fièvre et la mort et donnaient naissance aussi à de futures villes connues aujourd'hui sous le nom de " cités historiques du Brésil " . Certaines de ces expéditions arrivèrent au pied de la Cordillère des Andes, à l'autre extrémité du Continent sud américain ; d'autres aux confins de l'Amazonie.
Plus tard, au 17ème siècle, lors de la négociation des frontières avec l'Espagne dans le traité de Madrid (1750), le Portugal - invoquant le principe juridique du " jus-possidetis " parvient à conserver toutes les terres qui avaient effectivement été occupées par les " bandeirantes ". Et il put ainsi léguer au Brésil, en 1822, lors de l'indépendance brésilienne, un immense territoire de terres continues, en plus d'une langue unique et unifiée - la langue portugaise.
Voilà, donc, comment le dénouement de la Bataille des Trois Rois eut une répercussion très importante sur l'inconscient collectif de nombreuses couches de la population brésilienne, à travers l'incorporation du mythe sébastianiste, ainsi qu'une conséquence définitive dans le procès historique de la fixation des frontières et, " ipso facto ", dans la formation de l'esprit national du Brésil.
Rabat, août 2001.
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